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From Galway to Sarajevo (Balade pour l’irlandaise)

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Impact

 

Comme tous les ans, à cette période, tu reviens hanter mon esprit, fantôme toujours bien présent. Cette année, sans que je sache vraiment pour quoi, ton souvenir est encore plus vivaces que les années précédentes. Alors j’ai voulu écrire, pour faire part de ma douleur, mais je n’y arrivais pas…

Je voulais écrire, une sorte de poème, mais les mots ne venaient pas comme je le voulais. Et m’agacer n’aurait servi à rien. Je me souviens que tu n’aimais pas me voir rager, assis devant mon cahier, à chercher les mots pour coucher mes maux sur le papier. Tu venais derrière moi, posais tes mains sur mes épaules, et tu déposais un baiser dans mon cou, avant que tes lèvres ne viennent chantonner à mon oreille « Sinatra was swinging, all the drunks they were singing. We kissed on a corner then danced through the night ». Cette chanson dans ta bouche me replongeait chaque fois quelques semaines auparavant, au moment magique de notre rencontre.

Ce soir-là, en entrant dans ce bar où j’avais mes habitudes, je n’ai vu que toi au milieu de la foule. Toi, ma belle rousse incendiaire, ma muse irlandaise. Tu irradiais de beauté, ton sourire illuminait la tablée. Et cette douceur sur ton visage, cette blancheur presque immaculée, qui tranchait avec ta chevelure… J’étais déjà conquis, sous ton charme avant même que tu ne me remarques. Tu étais entourée d’amis, tous étudiants comme toi. Vous veniez vous détendre et passer un bon moment avec la traditionnelle soirée karaoké du mercredi. J’ai avancé lentement, parmi les habitués et les inconnus, pour saluer l’un des barmans, mais je n’arrivais pas à te quitter des yeux. Une tape sur l’épaule m’a sorti de ma torpeur, et j’ai vu l’animateur qui me tendait le micro. Je me suis mis à chanter, sans trop savoir comment ni ce que je chantais d’ailleurs. J’avais sans doute inconsciemment lu le titre de la chanson, et mon cerveau en avait cherché les paroles dans ses petites cases mémoires. Mais je ne regardais pas l’écran, c’est ton visage que je contemplais. Et c’est là, à cet instant, que tu as tourné la tête vers moi, et que ton regard a croisé le mien… Nous sommes restés quelques instants à nous fixer l’un et l’autre, sans ne pouvoir faire quoi que ce soit d’autre. Quelque chose était en train de se passer, c’était une évidence.

J’ai retrouvé des amis, installés au comptoir. Je ne sais plus de quoi nous discutions, je ne me souviens même pas avoir été vraiment là, avec eux. Du moins pas totalement. Peut-être que je n’étais là que physiquement. Mon esprit, lui, était ailleurs. De temps en temps, je me tournais pour te regarder. Tu souriais, tout le temps. C’était si bon de te voir sourire. De te voir et de t’entendre rire. Un groupe d’étudiants est entré et s’est installé quelques minutes au comptoir pour commander. Lorsqu’ils sont allés s’asseoir, j’ai tourné la tête vers la table où tu te trouvais. Personne. J’ai vu tes amis sortir un par un, mais toi, tu semblais avoir disparu. Je t’ai cherché du regarde quelques instants, vainement. Et puis j’ai senti une main me saisir l’avant-bras, avant d’entendre une voix, douce, mélodieuse, marquée d’un accent « so british » si délicieux, me glisser à l’oreille : « Jolie chanson tout à l’heure. Et belle voix ! ». J’ai tourné la tête, tu étais là, debout près de moi, me souriant. De nouveaux, cet instant de flottement quand nos regards se sont croisés, et puis nous avons engagé la conversation. Mes amis m’ont chambré mais je m’en fichais. Nous avons fini par nous installer à une table un peu plus loin, et nous avons passé le reste de la soirée à échanger, à rire, à chanter. Nous nous sommes rapprochés peu à peu. Je me souviens de tes mains sur mes joues et de ce baiser si sensuel sur « New-York, New-York ».

Dès cet instant, nous avons vécu une belle histoire tous les deux. Peut-être était-ce un signe, peut-être que cette rencontre était inévitable. On s’est raconté nos vies, nos années sombres, nos passés d’écorchés vifs. Nous avons tenté de trouver des moments de bonheur simple et de les faire vivre à l’autre. Comme tu l’as fait ce dimanche après-midi, quand tu es venue t’allongée près de moi, la tête sur mes genoux, le corps enveloppé dans un tartan rouge. Je caressais tes cheveux pendant que tu me décrivais tes longues balades avec ton grand-père dans le « Conamara » comme tu aimais le dire. Tu m’as fait part de ces moments rares avec un père dur, de ceux avec une mère passionnée de musique. Je me souviens de ces soirées où, enlacés sous ton gros édredon, nous écoutions Enya, Liam O’Flynn ou Christy Moore. C’est toi qui m’a fait véritablement découvrir Paddy Moloney et les Chieftains, c’est grâce à toi que j’ai su qui était Shane MacGowan. Nous étions heureux, nous étions fous, nous étions insouciants, nous ne nous sentions pas concernés pas les malheurs du monde dans lequel nous vivions. Même quand tu rentrais là-bas, dans ta belle province du Connacht, tu me téléphonais aussi souvent que possible. Nous n’étions pas séparés longtemps, mais ça nous semblait une éternité à chaque fois. Au point que tu as commencé à me parler des vacances d’été, et de ton envie que je vienne te rejoindre en Irlande. Si nous avions su à cette époque que ça n’était rien, deux semaines… Rien, comparé au mois qui s’annonçaient.

Car, enfermés dans notre bulle de bonheur, nous n’avons pas vu le monde s’embraser un peu plus chaque jour, dans les Balkans. Tout cela nous rendait fous, furieux. Nous étions enragés de nous sentir impuissants. Mais que pouvions-nous réellement faire ? Comment pouvions-nous aider ? La vue de ces civils innocents, affamés, isolés, pris en otage ou, pire, comme boucliers humains, te révulsait. Tout comme l’immobilisme des gouvernements du monde occidental. Alors, en quelques jours, tu as pris une décision, dont tu m’as fait part : partir, rejoindre une ONG et aider ceux qui en avaient besoin. Tu plaquais tout : tes études, ta famille, tes amis, ton confort, ta vie en Europe pour rejoindre cette partie du monde que tu ne connaissais pas mais où, tu en étais persuadée, tu te sentirais plus utile qu’ici. Mais notre histoire, elle tu ne la plaquais pas, tu ne voulais pas qu’elle s’arrête. Tu voulais me revenir dans quelques mois, et qu’on rattrape le temps perdu. Que l’été arrive, que tu m’emmènes voir les falaises de Moher et le château de Dunguaire. Je me sentais fort, je me sentais capable de surmonter une séparation aussi longue. Capable de t’attendre. Mais dans la vie, on fait ce qu’on peut, pas toujours ce qu’on veut. Et parfois on n’a hélas pas d’autres choix que de subir, d’accepter ce qui arrive.

Comme ce 5 février. Ce jour-là tu étais « free » comme tu disais. Tu avais décidé d’aller dans le centre de la ville. Tu savais que c’était dangereux, mais tu voulais voir. « With my own eyes ». Voir la vie réelle de la population, connaître ses besoins, découvrir son quotidien, ses coutumes, ses peurs, ses espoirs, sa gastronomie. Tu étais sur le marché, il était midi passé. A cet instant, la folie des hommes a franchi un degré de plus dans l’horreur. Elle a pris ta vie, et celle de 67 autres personnes. Elle a fait de si nombreux blessés. Oh bien sûr, ça n’était de la faute ni d’un camp, ni de l’autre, bien évidemment. Ce n’était qu’un massacre parmi tant d’autres, et comme bien souvent, certains s’en sortiraient sans être inquiétés. Quelques semaines plus tard, je me suis recueilli sur cette place où tu es tombée. J’ai pu moi aussi me rendre compte de l’horreur, de mes propres yeux larmoyants. C’était il y a 24 ans, mais je n’ai jamais pu oublier. Ces traces de peinture rouge sur le bitume criblé d’impacts. « Les étoiles » comme ils ont appelé ça. Ta chevelure rousse flottant dans les vents de l’Irlande. Ton sourire qui me faisait fondre. La douceur de tes mains sur ma peau. Et ce regard vert, dans lequel je me perdais si souvent, en rêvant à nos futures promenades dans le « Conamara ».

Pardonne-moi de t’avoir dérangée, tu sais comment je suis lorsque je me mets à écrire, j’ai du mal à m’arrêter. Et dire qu’au départ, je n’arrivais pas à trouver les mots… Repose en paix, sur ta terre celte, loin des tourments des Balkans. Cette nuit je bois à ma peine, à l’absence des amours, des amis au son de « Women of Ireland » par The Chieftains.

Chuid eile i síocháin mo beloved Kathleen. Beidh grá agam i gcónaí duit.

Repose en paix, ma bien aimée Kathleen. Je t’aimerai toujours.

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